La grande illusion : pourquoi l’IA ne “comprend” pas les mathématiquesIntelligence artificielle · Esprit critique


🧠💥 …et pourquoi cela devrait changer en profondeur notre façon de la croire, de l’utiliser et de lui déléguer notre pensée.



Depuis quelques années, une fascination collective s’est installée : « L’IA peut tout faire ! » Elle code, elle explique, elle corrige, elle discute, parfois elle impressionne même les experts. Mais derrière cette apparente omniscience se cache une vérité qui dérange :

➡️ L’IA ne raisonne pas, elle mime.
➡️ Elle ne comprend pas, elle devine.
➡️ Elle ne calcule pas vraiment, elle prédit des symboles.

Ce n’est pas une formule choc : c’est littéralement son mode de fonctionnement. Comprendre cette réalité, c’est se redonner une place centrale comme humain dans la boucle.

1. L’IA ne calcule pas : elle devine le bon symbole

Prenons l’exemple le plus banal :

2 + 2 = 4

Tu crois que l’IA fait vraiment une addition ? Elle ne manipule aucun concept de nombre, de quantité ou d’égalité.

🧮 Ce qui se passe réellement

Le modèle se pose une question purement statistique : « Dans tous les textes que j’ai vus, quel symbole apparaît le plus souvent après la séquence “2+2=” ? »

La réponse est « 4 » — non pas par logique, mais par probabilité maximale. L’IA ne comprend pas que 2 et 2 correspondent à des quantités qui se combinent : elle complète une phrase de maths comme on complète une phrase en français.

2. Quand l’IA devient l’étudiant qui n’a pas révisé

Là où l’illusion tombe, c’est quand on sort des sentiers battus. Essayons par exemple :

√37 × 19 = ?

L’IA n’a plus la sécurité d’un schéma ultra fréquent. Elle doit « inventer » une valeur qui a l’air plausible :

« Cela doit tourner autour de 115… ou 120… » – comme un étudiant en examen qui n’a pas révisé le chapitre 6.

Ce n’est pas un calcul, c’est une improvisation statistique. Et plus l’expression est rare ou inédite, plus le risque d’approximation ou d’erreur explose.

3. L’exemple le plus parlant : les nombres inventés

Voici un test très révélateur :

« Donne-moi le 10ᵉ nombre premier après 10 000 000. »

Beaucoup de modèles vont répondre avec aplomb… mais en produisant des valeurs qui ne sont pas des nombres premiers. Ils fabriquent des chiffres qui ont la bonne tête, le bon nombre de digits, le bon style, mais qui sont mathématiquement faux.

⚠️ Le problème des “hallucinations crédibles”

L’IA ne vérifie pas la propriété « nombre premier ». Elle n’applique pas une règle formelle, elle construit un nombre qui ressemble à ce qu’elle a vu dans les données. Le résultat est parfois impressionnant, mais c’est un décor de théâtre : les façades sont belles, l’arrière est vide.

4. Elle peut “expliquer” une démonstration qu’elle ne comprend pas

Proposons un autre test :

« Explique pourquoi la dérivée de x² est 2x. »

L’IA va écrire une explication structurée, avec des limites, des variations, des epsilon et des delta. Tout donne l’apparence d’une vraie compréhension.

Pourtant, à l’intérieur du modèle, il n’y a :

  • ni intuition de ce qu’est une variation infinitésimale,
  • ni représentation de la courbe, du taux de variation,
  • ni vision mentale du mouvement de la fonction.

Il y a simplement une capacité à recomposer du texte mathématique crédible sur la base de millions d’exemples. La pensée est simulée, pas vécue.

5. Le paradoxe : parfois, elle trouve la bonne réponse… par mimétisme

Ce qui rend l’IA si troublante, c’est qu’elle parvient souvent à des réponses correctes, même sur des problèmes complexes.

🎯 Pourquoi ça “marche” souvent ?

Parce qu’elle a vu :

  • des milliers d’exercices similaires ;
  • des patrons de résolution récurrents ;
  • des explications rédigées par des professeurs, des auteurs, des chercheurs.

Elle n’invente pas la logique, elle réassemble des traces de logique humaine. La forme du raisonnement est là. Sa source, elle, reste extérieure : c’est nous.

6. Pourquoi c’est dangereux de croire qu’elle “comprend”

Confondre imitation et compréhension n’est pas un détail conceptuel, c’est un risque opérationnel. En voici quatre.

1️⃣ La confiance aveugle

Une réponse propre, bien écrite, avec des formules et un ton assuré donne l’illusion de la vérité. Nous sommes tentés de conclure : « C’est bien présenté, donc c’est juste. »

2️⃣ Les erreurs élégantes

Les pires erreurs ne sont pas celles qui se voient, mais celles qui ressemblent à une belle démonstration. Une fausse formule, bien habillée, peut passer tous les filtres… sauf celui de l’expertise humaine.

3️⃣ L’illusion pédagogique

Si un élève apprend les mathématiques avec une IA qui « mime » les démonstrations, il risque d’apprendre des raisonnements sans comprendre ce qu’est une preuve, une hypothèse, une condition.

4️⃣ Le risque en entreprise

Utiliser une IA pour des calculs sensibles, par exemple :

  • dimensionnement d’ouvrages ou de réseaux ;
  • simulation de charges, d’efforts, de pertes ;
  • modélisation financière ou actuarielle ;
  • sécurité, conformité, risques industriels ;

…c’est dangereux si le modèle ne fait que produire des chiffres vraisemblables. Les maths ne pardonnent pas les illusions de style.

7. Ce que l’IA fait vraiment bien (et ce qu’elle fait mal)

✅ Domaines où l’IA excelle
  • Analyse et synthèse de texte à grande échelle ;
  • Explication de concepts déjà établis ;
  • Génération d’exemples, de métaphores, de scénarios ;
  • Assistance à l’écriture, au code, aux idées créatives ;
  • Interaction conversationnelle, tutorat de premier niveau.
🚫 Domaines où l’IA reste fragile
  • Raisonnement logique formel et preuves rigoureuses ;
  • Calculs inédits et non vus pendant l’entraînement ;
  • Arithmétique exacte et symbolique complexe ;
  • Décisions qui exigent justification, responsabilité et traçabilité ;
  • Interprétation profonde de situations humaines nuancées.

8. L’analogie finale : le GPS des mots

Imagine un GPS qui ne comprend rien à la géographie :

  • il ne sait pas ce qu’est une ville, une montagne, une mer ;
  • il ne comprend pas la notion de distance ou de relief ;
  • il ne “voit” pas la carte.

Il se contente de dire : « Après ce type de croisement, dans 98 % des cas, les gens ont mis un rond-point. » C’est exactement ce que fait l’IA avec les phrases, les équations, les démonstrations : elle est un GPS du langage, pas un esprit qui contemple le monde.

Conclusion : l’IA, prodige de forme… pas de fond

L’IA est capable d’être :

brillante sans être intelligente précise sans être logique bavarde sans comprendre confiante sans certitude

Et c’est précisément pour cela qu’elle doit rester un outil, pas un oracle.

Morale pour les managers, les ingénieurs et les enseignants :

L’IA n’est pas là pour penser à notre place.
Elle est là pour nous pousser à penser mieux, plus loin, plus clairement.

À nous de garder le gouvernail : la lucidité humaine d’abord, les prédictions statistiques ensuite.

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