Le manager qui refuse d’entrer dans le monde réel d’aujourd’hui

Chronique d’un monde qui accélère pendant que certains cherchent encore le bouton « pause ».

Le management moderne ne s’est pas seulement heurté à de nouvelles technologies. Il affronte surtout un changement de rythme, de densité et de logique. Résultat : une fracture managériale apparaît entre les organisations qui fonctionnent encore sur le temps long et un monde où tout se pilote en boucles rapides : essais, ajustements, décisions, corrections.

Dans cette chronique, on parle de charge cognitive, d’IA au travail, d’inertie adaptative, de comparaisons trompeuses entre générations, et d’une question éthique qui dérange : que fait-on des managers formés pour un monde stable… dans un monde instable ?

Nous avons déjà parlé ici du manager servant. Du manager conscient. De ce leadership lucide, humble, attentif au sens autant qu’aux résultats.

Et puis… le monde a décidé d’accélérer. Sans prévenir. Sans mode d’emploi. Sans réunion de cadrage. (Le réel est parfois d’une impolitesse remarquable.)


1) Quand le temps s’est mis à courir

La phrase qui a vieilli brutalement :
« Je vais prendre le temps d’avoir toutes les informations. »

Pendant longtemps, le management s’est appuyé sur une séquence respectable : analyser → décider → stabiliser. Un rythme noble. Rassurant. Presque élégant.

Le monde réel, lui, préfère désormais :
essayer → ajuster → décider → corriger → recommencer

Le manager contemporain n’est plus celui qui vise la décision parfaite. Il est celui qui agit avec de l’incomplet, corrige en marchant, et accepte que la perfection arrive souvent… après tout le monde.

Idée-clé : Le problème n’est pas que l’ancien rythme était mauvais. C’est qu’il n’est plus finançable dans un monde qui accélère.

2) Quand le silence est devenu un luxe

Avant, l’information arrivait avec une certaine politesse : par canal, par priorité, par étage.

Aujourd’hui, elle surgit de partout : mails, messageries instantanées, outils collaboratifs, dashboards, KPIs en temps réel.

Ce n’est pas une question d’intelligence.
C’est une question de saturation : trop de signaux, trop d’alertes, trop de “petites urgences” qui se prennent pour des grandes.

Dans un monde saturé, la difficulté n’est plus de décider, mais de choisir ce qui mérite vraiment une décision.


3) IA : le manager n’est plus censé tout faire (ni tout savoir)

Autrefois, le manager gagnait sa légitimité par l’expertise : il savait plus, il comprenait mieux, il tranchait parce qu’il maîtrisait le fond.

Aujourd’hui, on ne lui demande plus d’être le plus sachant. On lui demande d’être le meilleur orchestrateur.

Un manager performant aujourd’hui :
  • automatise ce qui peut l’être
  • délègue à des outils
  • fait coopérer humains + IA
  • garde la responsabilité… mais pas toutes les micro-tâches
Citation (maison, mais vraie) :
« L’IA ne remplace pas les managers. Elle remplace surtout l’illusion qu’un manager doit tout porter seul. »

4) Jeunes vs expérimentés : une comparaison trompeuse

Comparer un jeune manager à un manager expérimenté, c’est comparer un sprinter à un marathonien… en leur demandant la même course.

Les jeunes apportent
  • énergie
  • aisance numérique
  • disponibilité mentale
  • peu de passif décisionnel
Les expérimentés portent
  • responsabilité juridique
  • mémoire des erreurs passées
  • complexité organisationnelle
  • fatigue invisible
Conclusion simple : Même titre. Métier différent.

5) Le vrai mot : inertie adaptative

Le mot “incompétence” est souvent utilisé trop vite. Le mot juste est plus discret : inertie adaptative.

Un léger décalage au départ. Puis un retard. Puis une lourdeur ressentie par le système. Pas par mauvaise volonté, mais parce que désapprendre coûte plus cher qu’apprendre : cela oblige à remettre en cause ce qui a longtemps fait notre valeur.

Note de chronique :
L’inertie adaptative n’est pas un vice. C’est un mécanisme humain. Le problème commence quand l’organisation fait comme si ce mécanisme n’existait pas.

6) Pourquoi les organisations tranchent

Les entreprises ne sont pas devenues soudainement cruelles. Elles sont devenues pressées.

  • Le coût de la lenteur dépasse celui de l’erreur
  • Le marché tolère l’imperfection, pas l’immobilisme
  • La vitesse est devenue un avantage compétitif

Un manager lent, même excellent, peut devenir un goulot d’étranglement sans le vouloir. Le système ne sanctionne plus l’erreur. Il sanctionne le retard.


7) La responsabilité oubliée de l’entreprise

Les organisations ont longtemps promu sur l’expertise, valorisé le contrôle, et repoussé l’apprentissage du numérique, de l’IA, de l’automatisation.

Puis, brusquement, elles exigent une agilité de start-up à des managers formés pour un monde industriel stable.

Phrase-pivot :
On ne peut pas reprocher à des profils d’être ce qu’on les a encouragés à devenir.

8) La question éthique finale

Question :
Est-il juste d’exiger une adaptation permanente sans offrir les moyens de s’augmenter ?

La réponse mature n’est ni licencier mécaniquement, ni protéger à tout prix. Elle se situe ailleurs :

  • repositionner (changer le rôle, pas la personne)
  • réduire le périmètre (moins de charge, plus de qualité)
  • augmenter par les outils (automatisation, IA, méthodes)
  • organiser une sortie digne (respect, reconnaissance, continuité)

Conclusion – Le management n’est pas dépassé

Le manager servant n’a pas disparu. Le manager conscient non plus. Mais servir, aujourd’hui, ce n’est plus tout porter. Être conscient, aujourd’hui, ce n’est plus tout maîtriser.

C’est accepter de ne plus être le centre du système. C’est savoir s’augmenter. C’est apprendre à respirer dans un monde sans pause.

Le management n’est pas dépassé.
Il est en transition.
Et la transition commence par une chose rare : la lucidité.


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