Le diplôme accusé à tort — qui retient vraiment les ingénieurs au chômage ?

Chronique — Maroc 2026

Quand 25 % des diplômés du supérieur sont sans emploi, le réflexe est d'accuser les écoles. Ce réflexe est paresseux, inexact, et surtout commode pour ceux qui ont vraiment des comptes à rendre.

Hassan — Ingénieur-Docteur, EHTP upskillinfo.com Mai 2025
25 %
C'est le taux de chômage des diplômés de l'enseignement supérieur au Maroc. Un chiffre paradoxal dans un pays qui investit plus de 30 % de son PIB et qui a formé, en une génération, une élite technique reconnue à l'international. Ce chiffre mérite mieux qu'un procès expéditif contre les universités.

Je suis formateur. Je côtoie des jeunes ingénieurs brillants, des licenciés rigoureux, des techniciens qui connaissent leur métier. Et je les vois attendre — non par manque de compétences, mais parce que quelque chose, en amont d'eux, est grippé. Ce texte est pour nommer ce quelque chose.

Le procès facile, et pourquoi il est faux

À chaque publication de statistiques sur le chômage des diplômés, le même mécanisme se met en route : les entreprises dénoncent un « décalage formation-emploi », les médias reprennent la formule, et nos systèmes éducatifs se retrouvent sur le banc des accusés. L'argument est séduisant dans sa simplicité : si les diplômés ne trouvent pas d'emploi, c'est que leurs diplômes ne valent rien.

Sauf que cette logique oublie une question élémentaire : si nos ingénieurs sont si mal formés, pourquoi les entreprises françaises, canadiennes, qataries les recrutent-elles avec empressement dès qu'ils franchissent la frontière ? La fuite des cerveaux est, en elle-même, la réfutation la plus cruelle du discours sur l'inadéquation.

Le problème n'est pas dans la valeur du diplôme. Le problème est dans la structure d'une économie qui n'a pas encore décidé de valoriser ce qu'elle forme.

Premier coupable : l'entreprise qui refuse d'innover

Le confort du statu quo

La grande entreprise marocaine — et davantage encore la PME familiale qui constitue le tissu de notre économie productive — entretient souvent un rapport ambigu avec le diplômé ambitieux. Il coûte plus cher qu'un travailleur non qualifié. Il pose des questions. Il propose des changements. Il dérange, en somme, l'ordre établi des routines et des hiérarchies.

Embaucher un ingénieur de process, c'est accepter qu'il optimise votre chaîne de production et, ce faisant, remette en cause vos habitudes. Embaucher un data analyst, c'est accepter que vos données révèlent des vérités inconfortables. Il est plus commode — et plus rentable à court terme — d'invoquer l'« inadéquation du profil » pour ne pas embaucher, et de continuer comme avant.

Observation de terrain

Dans ma pratique de maintenance des réseaux BT, j'ai vu des chefs d'équipe refuser des outils de planification digitale — non par incompétence, mais par réflexe de protection d'un monopole de la connaissance informelle. « On a toujours fait comme ça » est la phrase la plus coûteuse de l'histoire industrielle marocaine.

Cette résistance à l'innovation n'est pas propre au terrain. Elle se retrouve dans les directions générales, dans les comités de recrutement, dans les politiques RH. L'« inadéquation formation-emploi » est souvent, traduite honnêtement, une « inadéquation innovant-entreprise conservatrice ».

  • Les entreprises qui investissent le plus en R&D affichent des taux d'absorption des diplômés supérieurs à 90 %. L'inadéquation n'existe pas là où l'innovation est une priorité stratégique réelle.
  • Le « référentiel de compétences » exigé dans les offres d'emploi marocaines est souvent copié-collé de fiches de poste françaises, sans adaptation au contexte local — ce qui crée artificiellement un « écart » avec nos diplômés.
  • Des études sectorielles montrent que les entreprises qui forment en interne — celles qui font le pari du diplômé junior — affichent des gains de productivité supérieurs à celles qui exigent 5 ans d'expérience pour un premier poste.

Second coupable : l'investissement qui contourne l'emploi

Le Maroc investit massivement. Les chiffres sont là, indiscutables : Tanger Med, Noor Ouarzazate, la LGV, le Port Dakhla Atlantique. Des infrastructures monumentales, vitales pour la compétitivité à long terme. Mais voici le paradoxe que les économistes nomment « croissance à faible contenu en emplois » : ces investissements créent des emplois de chantier temporaires, puis consomment surtout du capital — et peu de diplômés.

Ce qui est financé
Infrastructures massives
Ports, autoroutes, centrales énergétiques, LGV — forte intensité capitalistique, emplois permanents limités une fois construits
Ce qui crée de l'emploi durable
PME innovantes & services avancés
Ingénierie, numérique, industrie légère, économie verte — forte absorption de diplômés, sous-financées par le marché du capital marocain

Le problème n'est pas que ces grandes infrastructures soient inutiles — elles sont nécessaires. Le problème est que l'investissement privé productif, celui qui crée des emplois permanents et qualifiés, ne suit pas. Il se réfugie dans l'immobilier, dans la spéculation, dans les rentes d'importation — des secteurs à très faible contenu en emplois qualifiés.

La PME asphyxiée avant de naître

Un jeune ingénieur porteur d'un projet dans la transition énergétique, les systèmes d'information hydraulique ou l'agriculture de précision — ce profil rencontre aujourd'hui un écosystème financier peu adapté à son besoin. Les fonds d'investissement publics sont orientés vers des projets déjà grands, déjà validés, déjà rassurants. La startup early-stage portée par un ENCG ou un EMI reste un risque que les investisseurs institutionnels marocains évitent systématiquement.

On a construit les fondations. On a même construit les murs. Mais on a oublié de financer ceux qui devaient habiter l'édifice.

Le résultat est mécanique : le diplômé ne trouve ni l'entreprise privée prête à l'embaucher, ni l'écosystème financier prêt à lui permettre de créer cette entreprise lui-même. Il attend. Il émigre. Ou il accepte un emploi sous-qualifié dans le secteur informel, rejoignant ces statistiques invisibles que le taux de chômage officiel ne capture pas pleinement.

Ce que révèle vraiment le chiffre de 25 %

Ce chiffre n'est pas le signe d'un échec scolaire. C'est le révélateur d'une triple déconnexion : entre la qualité de la formation et la volonté des entreprises de la valoriser ; entre la structure des investissements publics et les besoins en emplois qualifiés ; entre le capital disponible et les projets innovants qui en ont besoin.

  • L'entreprise conservatrice préfère le prétexte à l'effort d'intégration. Recruter un profil senior évite l'inconfort de former et d'accompagner. Mais cette stratégie reproduit indéfiniment la pénurie qu'elle prétend subir.
  • L'investissement public est « jobless » par conception. Les grands projets d'infrastructure sont nécessaires mais insuffisants pour absorber une cohorte annuelle de 100 000 nouveaux diplômés. Le rééquilibrage vers les PME privées innovantes est une urgence structurelle.
  • Le financement de l'innovation est un angle mort. Les mécanismes d'accompagnement (CCG, Innov Invest) existent, mais restent peu accessibles et insuffisamment proactifs vers les porteurs de projets à fort potentiel d'emploi.
  • Le taux d'activité féminine à 19 % est une opportunité masquée. Chaque point gagné représente des dizaines de milliers d'emplois qualifiés créés dans les services à haute valeur ajoutée.

Ce que nous, formateurs, devons refuser de porter

Depuis des années, les écoles d'ingénieurs marocaines réforment leurs curricula, intègrent des soft skills, développent des partenariats entreprises, créent des incubateurs. Elles font leur part — souvent avec des moyens limités, rarement reconnues à leur juste valeur.

Il est temps que les entreprises fassent la leur : en acceptant de recruter des profils juniors et de les former, en investissant dans la R&D au lieu de la sous-traiter à l'État, en cessant de réclamer 5 ans d'expérience pour des métiers qui n'existaient pas il y a 5 ans.

Il est temps que les investisseurs institutionnels fassent la leur : en orientant une part significative des financements vers les PME innovantes, les projets d'économie verte et les services numériques à haute valeur ajoutée — pas uniquement vers les projets immobiliers et les grands donneurs d'ordre déjà établis.

Le Maroc a les fondations. Il a les diplômés. Il lui manque la volonté collective de connecter les uns aux autres. Ce n'est pas une réforme de cursus qu'il faut. C'est une réforme de posture.

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