Le régime de neutre est l'un des rares sujets d'électrotechnique que tout le monde a appris. Trois lettres, trois schémas, un tableau comparatif. TT, la coupure au premier défaut. TN, le défaut d'isolement qui devient un court-circuit. IT, la continuité de service et la recherche du premier défaut. On le récite, on le dessine, on l'oppose.
On dit couramment « régime de neutre » ; la norme, elle, dit schéma des liaisons à la terre. La seconde formule est meilleure, et pour une raison qui est tout le sujet de cet article : ce qui se décide ne concerne pas le seul conducteur neutre, mais l'ensemble des liaisons à la terre — dont deux ne figurent dans aucune des trois lettres.
Car pendant qu'on récite, la décision qui détermine réellement la tension à laquelle une personne sera soumise en cas de défaut a déjà été prise. Pas dans le tableau BT. En amont, dans le poste, et sur un objet qui n'a pas de nom sur le schéma : la manière dont sont raccordées entre elles les prises de terre du poste HTA/BT.
Le poste a trois terres, pas une
Un poste de distribution publique comporte trois circuits de terre distincts, et le schéma leur donne à tous le même petit peigne :
Les masses HTA — cuve du transformateur, enveloppes des cellules, charpentes. Les masses BT — le tableau basse tension et les masses de l'installation en aval. Et le neutre BT, qui n'est pas une masse mais un conducteur actif, mis à la terre pour fixer le potentiel du réseau distribué.
Ces trois terres peuvent être réunies en une seule, séparées toutes les trois, ou associées deux à deux. Le choix porte un nom de code — la lettre supplémentaire des schémas dits TNR, ITN, ITS — et il n'apparaît nulle part sur un plan d'exploitation. Il se lit dans le dossier d'ouvrage, quand celui-ci existe encore.
Ce que coûte l'interconnexion
Supposons un défaut d'isolement côté HTA à l'intérieur du poste : une phase touche la cuve du transformateur. Le courant part vers la terre des masses HTA et remonte au point neutre du réseau, à travers la résistance de la prise de terre du poste.
Rien de plus. C'est la loi d'Ohm appliquée à un conducteur qu'on ne pense jamais comme un conducteur : le sol. Et le résultat est brutal.
Cette dernière ligne mérite qu'on s'y arrête. La valeur limite de tension de contact retenue en permanence est de 50 V. Pour la tenir avec 300 A de courant de défaut, il faudrait une prise de terre de dix-sept centièmes d'ohm. Aucune boucle à fond de fouille, aucun piquet, aucun maillage de poste urbain n'atteint cet ordre de grandeur — on travaille couramment entre 1 et 30 Ω.
La conclusion est inconfortable et il faut l'énoncer franchement : la sécurité des personnes dans un poste HTA/BT ne repose pas sur la valeur de la prise de terre. Elle repose sur le temps. Sur l'équipotentialité locale, qui fait monter ensemble le sol et tout ce qui est touchable, de sorte qu'aucune différence de potentiel ne s'établisse aux bornes du corps. Et sur la rapidité d'élimination du défaut, la tension admissible étant d'autant plus élevée que le passage du courant est bref.
Le couplage que personne ne dessine
Reste la conséquence la plus intéressante, et la moins enseignée. Si la terre du neutre BT est reliée à celle des masses HTA, alors la montée en potentiel du poste s'applique au neutre du réseau basse tension distribué. Les conducteurs BT se retrouvent portés à Δu plus leur tension simple. Les masses des abonnés, elles, restent au potentiel du sol — leur prise de terre est ailleurs, à quelques dizaines de mètres, hors de la zone d'influence.
La différence apparaît donc en bout de ligne, chez un abonné qui n'a rien fait, à cause d'un défaut survenu dans un poste qu'il n'a jamais vu. C'est là que la contrainte se retourne : le référentiel d'installation limite cette surtension à 1 500 V, ce qui impose une valeur maximale de résistance de terre — 5 Ω pour un courant de défaut de 300 A, 1,5 Ω pour 1 000 A.
Et si cette valeur n'est pas atteignable, la seule sortie est de séparer les terres : éloigner physiquement la prise de terre du neutre BT de celle des masses du poste, d'une distance qui dépend de la résistivité du sol. Une décision de génie civil, prise à la construction, pour un motif de sécurité électrique.
Ce qui se décide, et par qui
Récapitulons la chaîne, parce que c'est elle le sujet.
Quelqu'un a choisi le mode de mise à la terre du neutre HTA au poste source : résistant, compensé, ou isolé. Ce choix fixe l'ordre de grandeur du courant de défaut à la terre — quelques ampères, quelques centaines, ou un millier.
Quelqu'un d'autre, des années plus tard, a construit un poste HTA/BT et a mesuré une résistance de terre. Le produit des deux donne la montée en potentiel.
Un troisième a décidé de relier ou de séparer les trois terres du poste, en fonction de cette montée en potentiel — ou sans en tenir compte, si le calcul n'a pas été refait.
Et c'est seulement à la fin, très loin en aval, que l'installateur a appliqué le régime TT et posé son différentiel. Il travaille dans un cadre dont il n'a pas connaissance et qu'il ne peut pas vérifier.
Un dernier point, pour l'exploitant. Ces trois décisions ont été prises en fonction d'un courant de défaut à la terre qui était celui du réseau à l'époque. Or ce courant évolue : chaque kilomètre de câble souterrain ajouté augmente le courant capacitif, et toute modification du mode de mise à la terre du neutre au poste source le change d'un coup. Les prises de terre, elles, restent où elles sont — et vieillissent.
Cinquième article de la série « Le réseau que l'on dessine et le réseau que l'on exploite », quatorze textes en alternance : les pairs développent une vérité de L'Électricité Réelle, les impairs traitent un sujet d'exploitation qui n'y figure pas.
La série entière, le sommaire et les compléments : L'Électricité Réelle — 26 vérités du réseau BT, HTA, HTB.
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