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Votre multimètre affiche 187 V sur un câble consigné

Série « Le réseau que l'on dessine et le réseau que l'on exploite »
L'appareil ne ment pas, et le câble n'est pas sous tension. Les deux affirmations sont vraies en même temps
Article 06 · Extrait de la Vérité 12
Diviseur capacitif entre un conducteur sous tension et un conducteur consigné, et les trois lectures obtenues selon l'impédance d'entrée de l'appareil

La scène est banale. Consignation faite, séparation effectuée, câble isolé aux deux extrémités. L'agent sort son multimètre, pointe conducteur contre terre, et lit 187 V.

Trois réactions possibles, et deux sont mauvaises.

Croire l'appareil et conclure que la consignation a échoué : on va chercher une erreur de manœuvre qui n'existe pas, on perd deux heures, on finit par douter du plan. Ne pas le croire et poursuivre : c'est la réaction dangereuse, parce qu'elle suppose résolu ce qui ne l'a pas été. Ou bien comprendre ce que l'appareil mesure réellement — et cela demande de savoir que le multimètre ne mesure pas une tension, il mesure le résultat d'un diviseur dont il est lui-même une branche.

D'où vient la tension

Un conducteur consigné n'est pas isolé du monde. Il chemine à côté de conducteurs restés sous tension, dans le même fourreau, la même goulotte, la même tranchée. Entre lui et eux existe une capacité répartie, C₁₂. Entre lui et la terre existe une autre capacité, C₁₀.

Deux condensateurs en série entre la phase active et la terre, avec le conducteur consigné au milieu. C'est un diviseur capacitif, et il fonctionne comme n'importe quel diviseur : le point milieu prend un potentiel intermédiaire.

V = U₀ × C₁₂ / (C₁₂ + C₁₀)

Aucune magie, aucun défaut, aucune erreur de manœuvre. Le conducteur est bien séparé de toute source. Il est simplement au potentiel que lui impose la géométrie.

Cas construit — hypothèses Conducteur consigné cheminant sur 220 m en parallèle avec un conducteur resté sous 230 V, 50 Hz. Capacité de couplage entre conducteurs retenue à 20 pF/m, capacité vers la terre à 4,5 pF/m, soit C₁₂ = 4,4 nF et C₁₀ = 1,0 nF. Ces valeurs dépendent entièrement de la géométrie réelle — écartement, présence d'un écran, nature du fourreau, humidité — et ne se transposent pas d'une installation à l'autre. Le cas est construit pour le raisonnement, pas relevé sur un ouvrage.

Ce que mesure vraiment l'appareil

La tension à vide vaut 188 V. Mais dès qu'on branche quelque chose, ce quelque chose devient une branche du diviseur. Un multimètre numérique présente une impédance d'entrée de 10 MΩ. L'impédance de la source, elle, vaut 1/(ω(C₁₂+C₁₀)), soit 591 kΩ.

Dix mégohms devant six cent kilohms : l'appareil ne charge presque rien, et lit donc presque toute la tension à vide. 187 V.

Changez d'appareil, et le résultat change avec lui.

Multimètre numérique — 10 MΩ187 V
Voltmètre analogique à cadre, 20 kΩ/V — environ 8 kΩ2,5 V
Multimètre en mode basse impédance (LoZ) — 3 kΩ0,95 V
Tension lue en fonction de l'impédance d'entrée de l'appareil de mesure, de 100 ohms à 100 mégohms
Fig. 1 — La bascule se produit autour de l'impédance de source, 591 kΩ. En dessous, l'appareil écrase la tension ; au-dessus, il la laisse intacte. Rien dans le câble n'a changé entre les trois mesures.

C'est le point à retenir, et il est déplaisant : la valeur affichée ne caractérise pas le câble, elle caractérise le couple câble-appareil. Le vieux voltmètre à cadre que les anciens gardaient dans la caisse ne voyait jamais ces tensions — non parce qu'il était moins bon, mais parce qu'il chargeait suffisamment le diviseur pour l'effondrer. Le passage au numérique a fait apparaître un phénomène qui existait déjà.

Est-ce dangereux ?

La question est mal posée. Une tension ne caractérise pas un danger ; ce qui compte est le courant que la source peut débiter à travers un corps humain. Or ce courant est plafonné par la capacité de couplage :

I = U₀ × ω × C₁₂

Dans le cas ci-dessus : 318 µA. Soit environ 0,3 mA, en dessous du seuil de perception, qui se situe autour de 0,5 mA à 50 Hz. Le contact serait désagréable au pire, indétectable au mieux.

Mais ce chiffre est le produit de trois facteurs, et deux d'entre eux peuvent croître beaucoup.

Ne pas généraliser Le même calcul, avec la même capacité linéique, sur un cheminement de 2 km parallèle à un réseau 20 kV, donne un courant disponible de 145 mA. On est alors très au-delà du seuil de non-lâcher, situé autour de 10 mA. La tension induite est inoffensive sur 200 m de basse tension et potentiellement mortelle sur deux kilomètres de HTA. C'est la même physique et ce n'est pas le même risque.

À quoi s'ajoute un second mécanisme, que le modèle capacitif ne décrit pas : le couplage inductif. Si le conducteur voisin transporte un courant, il induit dans le conducteur consigné une force électromotrice proportionnelle à ce courant et à la longueur de cheminement. Ce couplage-là ne dépend pas de la capacité et ne se traite pas de la même manière.

Ce que fait la mise à la terre — et ce qu'elle ne fait pas

La réponse opérationnelle à tout ceci ne consiste pas à choisir le bon appareil. Elle consiste à mettre à la terre et en court-circuit. Une liaison de résistance négligeable placée en parallèle sur C₁₀ effondre le diviseur : le potentiel du conducteur tombe au potentiel du sol, et il y reste tant que la liaison est en place.

C'est le sens physique d'un geste qu'on exécute souvent comme une formalité administrative. La mise à la terre n'est pas là pour attester que le câble est hors tension : elle est là pour le maintenir hors tension malgré ce que la géométrie voudrait lui imposer.

Une nuance, cependant. Contre un couplage capacitif, une mise à la terre à une seule extrémité suffit à ramener tout le conducteur au potentiel du sol. Contre un couplage inductif, non : la force électromotrice est répartie le long du conducteur, et une mise à la terre unique laisse subsister une tension le long de la liaison. C'est pourquoi les procédures imposent l'encadrement de la zone de travail — mise à la terre de part et d'autre, et non à un seul bout.

Le multimètre a raison. La consignation aussi. Ce qui est faux, c'est l'idée qu'un chiffre affiché en volts suffise à décider si l'on peut toucher.

Un dernier mot pour l'exploitant. Cette lecture parasite n'est pas seulement une gêne : c'est une information. Une tension induite qui apparaît là où elle n'apparaissait pas auparavant signale qu'un cheminement a changé — un câble ajouté dans le fourreau, un écran devenu discontinu, une reprise de tronçon. Le phénomène est un capteur gratuit de l'évolution de l'ouvrage, à condition de savoir le lire.

Le réseau que l'on dessine et le réseau que l'on exploite

Cet article développe pour le web la Vérité 12 de L'Électricité Réelle, un livre qui traite vingt-six écarts de ce genre entre ce que la théorie annonce et ce que le réseau impose. Sixième article de la série, quatorze textes en alternance : les pairs développent une vérité du livre, les impairs traitent un sujet d'exploitation qui n'y figure pas.

L'Électricité Réelle — 26 vérités physiques et techniques du réseau électrique, par HH Hassan Hajji

La série entière, le sommaire et les compléments : L'Électricité Réelle — 26 vérités du réseau BT, HTA, HTB.

HH Hassan Hajji
Docteur Ingénieur en Électricité
upskillinfo.com
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2 commentaires

  1. Anonyme 12 septembre 2026 à 18:54 Supprimer
    Merci, Dicteur Hassan , pour ces informations pertinentes et très enrichissantes concernant les couplages inductif et capacitif …
  2. HH Hassan Hajji Auteur 17 septembre 2026 à 12:24 Supprimer
    Merci de votre feedback

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