Prises de réglage hors charge : un pari fait une fois, pour dix ans
Il existe, sur la cuve de chaque transformateur HTA/BT, un commutateur à cinq positions. Il s'actionne à la main, avec une clé. Il porte des repères : +5 %, +2,5 %, nominale, −2,5 %, −5 %.
Il a été réglé une fois, à la mise en service, souvent par le constructeur, souvent sur la position nominale parce que c'est celle qui sort d'usine. Et il n'a plus jamais bougé — parce que le manœuvrer impose de mettre le transformateur hors tension, donc de couper l'alimentation des abonnés qu'il dessert.
Cette manœuvre de trente secondes coûte une coupure. C'est tout ce qu'il faut savoir pour comprendre pourquoi elle n'a jamais lieu.
Ce que la position décide
La prise fixe le rapport de transformation. Sur la position nominale, il faut 20 000 V au primaire pour obtenir la tension nominale au secondaire. Sur la position −5 %, il n'en faut plus que 19 000 : le même transformateur délivre la même tension avec mille volts de moins à l'entrée.
Or la tension à l'entrée n'est pas une donnée : elle varie le long du départ, et elle varie avec la charge. Un poste en tête d'artère voit une tension proche de celle du jeu de barres. Un poste en bout de ligne voit cette tension diminuée de la chute accumulée sur tous les tronçons amont — chute presque nulle la nuit, maximale à la pointe.
La prise doit donc être choisie en fonction de la position du poste sur le départ, et en tenant compte des deux extrêmes de charge. C'est un calcul, pas un réglage par défaut.
Le jour de la mise en service
La chute HTA vaut 1 287 V à la pointe et 161 V au creux. La tension au primaire du transformateur oscille donc entre 19 213 et 20 339 V — sans qu'aucun défaut ne se produise, sans qu'aucune manœuvre ne soit faite. C'est le fonctionnement normal.
Voici ce que reçoit le client en bout de départ BT, selon la prise :
Trois prises sur cinq tiennent la fenêtre. Les deux premières font descendre le client sous 207 V à la pointe. Et remarquons que la position nominale, celle qui sort d'usine, passe avec 2,9 V de marge au-dessus du seuil bas — tandis que la position −5 %, celle qu'un exploitant choisirait spontanément pour se donner de l'air en bout de ligne, frôle déjà le seuil haut au creux de nuit avec 251,5 V.
Autrement dit : dès le premier jour, la fenêtre n'est pas large. Le réglage passe, il n'est pas confortable.
Dix ans plus tard, sans que rien n'ait été touché
Deux choses ont changé, et aucune n'a fait l'objet d'une décision.
La charge a crû. Le lotissement s'est rempli, les climatiseurs sont arrivés. La pointe passe de 120 à 150 A, la chute HTA à 1 609 V, et le primaire tombe à 18 891 V au moment le plus chargé de l'année. Le transformateur, lui, travaille désormais à 87 % de sa puissance, ce qui creuse sa propre chute interne.
Du photovoltaïque s'est raccordé. Mettons 1,5 MW en bout de départ. À midi, en avril, la charge locale est faible et l'injection remonte le potentiel : le courant s'inverse, et la chute de 161 V devient une hausse de 803 V.
La position nominale tombe à 205,4 V à la pointe, sous le seuil bas. La position −2,5 %, qui tenait encore à la pointe avec 210,7 V, atteint 255,4 V sous injection. La position −5 % monte à 262,1 V.
Aucune des cinq positions ne satisfait les deux contraintes. Ce n'est pas que la prise d'usine soit mauvaise : c'est que le commutateur n'a plus assez de course pour couvrir l'écart entre les deux régimes extrêmes. Le levier est devenu insuffisant.
Sauf qu'il existe un réglage ailleurs, dont personne ne parle
Tout ce qui précède suppose que le jeu de barres du poste source est tenu à 20,5 kV en permanence. C'est une hypothèse, et elle est souvent fausse.
La plupart des régleurs en charge appliquent une compensation de chute en ligne — un compoundage : ils relèvent la consigne quand le courant de départ augmente, précisément pour compenser la chute qui s'accroît en aval. Reprenons le calcul avec 20,8 kV à la pointe au lieu de 20,5 :
Une prise redevient admissible. Une seule, et c'est la nominale — pas la −2,5 % que le calcul précédent désignait, pas la −5 % que l'intuition suggère.
Le point mérite d'être énoncé nettement : la prise correcte d'un transformateur HTA/BT dépend d'un réglage effectué au poste source, par une autre équipe, sur un automate dont l'agent qui choisit la prise ne connaît généralement ni l'existence ni les paramètres. Trois cents volts de consigne à vingt kilomètres de là décident de quelle position est juste.
Ce que le schéma ne dit pas
Sur un plan d'exploitation, un poste HTA/BT est un rectangle avec deux traits. Rien n'indique la position de sa prise. Rien n'indique la date à laquelle elle a été choisie, ni la charge qui prévalait alors, ni le calcul — s'il a eu lieu — qui l'a justifiée. Rien n'indique non plus la loi de réglage appliquée en amont. L'information existe peut-être dans un dossier d'ouvrage ; elle n'existe pas dans l'outil qu'on consulte pour exploiter.
Résultat : quand un abonné se plaint d'une tension basse, on cherche un défaut. Quand un onduleur photovoltaïque se déconnecte pour surtension, on suspecte l'onduleur. Dans les deux cas, la cause peut être la conjonction de deux décisions prises à dix ans et vingt kilomètres d'écart, par des gens qui ne se sont jamais parlé.
Ce qu'on peut en faire
Il n'y a pas de solution élégante, et il faut le dire franchement : tant que le changement de prise impose une coupure, il ne se fera pas à grande échelle. Quatre pistes existent tout de même.
Vérifier d'abord le réglage amont. Puisque la loi de tension du poste source déplace la fenêtre entière, c'est par elle qu'il faut commencer — un ajustement de compoundage coûte zéro coupure et agit sur tous les postes du départ à la fois. C'est le levier le moins cher et le plus souvent oublié.
Saisir les occasions. Toute intervention programmée sur un poste — remplacement de transformateur, travaux sur le tableau BT, extension — est une occasion gratuite de vérifier la prise. Encore faut-il que la vérification figure dans la gamme d'intervention, ce qui est rarement le cas.
Cibler par le calcul, pas par la plainte. Les postes à risque se déduisent de deux paramètres qu'on possède déjà : la distance à la source et la puissance photovoltaïque raccordée en aval. Un classement sur ces deux critères désigne les candidats sans qu'on ait besoin d'aller les mesurer.
Consigner. Le plus simple et le moins fait. La position de prise, si elle était renseignée dans la base des postes, transformerait une enquête de terrain en requête. Ce qui nous ramène à un autre sujet de cette série — celui de la base de données réseau, dont nous parlerons au onzième article.
Septième article de la série « Le réseau que l'on dessine et le réseau que l'on exploite », quatorze textes en alternance : les pairs développent une vérité de L'Électricité Réelle, les impairs traitent un sujet d'exploitation qui n'y figure pas.
La série entière, le sommaire et les compléments : L'Électricité Réelle — 26 vérités du réseau BT, HTA, HTB.
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