L'équilibrage des phases : ce que le calcul montre, et ce qu'il suppose
Beaucoup de supports circulent sur l'équilibrage des phases, avec un exemple chiffré et un pourcentage de gain à la fin. Le résultat est presque toujours juste. Ce qui manque, presque toujours aussi, c'est la démonstration du chiffre central — le courant de neutre — et les limites de validité du calcul. Ce guide comble les deux, dans l'ordre : d'abord comprendre, ensuite agir.
Partie 1 — ComprendrePourquoi trois courants égaux donnent un neutre à zéro
En triphasé équilibré, les trois courants ont la même amplitude et sont décalés de 120° les uns par rapport aux autres. Additionnez-les vectoriellement, bout à bout : le troisième vecteur ramène exactement au point de départ. La somme est nulle, et c'est pour cela qu'un système équilibré ne fait circuler aucun courant dans le neutre.
Déséquilibrez les amplitudes — gardez les 120° d'écart, changez seulement les longueurs des trois vecteurs — et le polygone ne se referme plus. Le segment qui manque pour boucler, c'est le courant de neutre.
La formule, et pourquoi elle a cette forme
La somme vectorielle de trois courants à 120° d'écart, d'amplitudes I₁, I₂, I₃, donne un résultat qui se calcule sans avoir besoin de dessiner :
Les termes croisés négatifs viennent du cosinus de 120°, qui vaut −1/2 : chaque paire de courants se retranche partiellement l'une de l'autre, mais jamais complètement sauf si les trois amplitudes sont égales — auquel cas l'expression se réduit exactement à zéro. C'est la seule formule à connaître pour ce calcul ; tout le reste en découle.
Le lien avec les pertes Joule
Le courant de neutre ne transporte pas d'énergie utile, mais il chauffe le conducteur neutre exactement comme n'importe quel courant chauffe n'importe quel conducteur. Les pertes totales d'un départ déséquilibré s'écrivent :
où R est la résistance linéique d'une phase et Rn celle du neutre. Rééquilibrer parfaitement les charges revient à donner à chaque phase le courant moyen I_moy = (I₁+I₂+I₃)/3, ce qui annule In et réduit le premier terme au minimum possible pour ce courant total — c'est une propriété mathématique directe : à somme fixée, la somme des carrés est minimale quand les trois termes sont égaux.
D'où vient vraiment le gain
C'est le point le plus utile à retenir, parce qu'il contredit l'intuition courante. Décomposons le gain en deux parts : celle due à la seule redistribution entre phases, et celle due à la suppression du courant de neutre.
Le gain sur les phases seules — la part que l'intuition attribue tout entière à l'équilibrage — ne représente que 14,1 %. Le reste du gain, souvent 25 à 30 points de plus selon la résistance du neutre, vient de la suppression du courant homopolaire. C'est le neutre qui pesait le plus dans la facture, pas le déséquilibre entre phases.
Ce que le calcul théorique ne vous donne pas
Trois écarts entre le modèle et le terrain, à connaître avant de lancer un chantier de rééquilibrage sur la seule foi d'un calcul de bureau.
Le rééquilibrage parfait n'existe pas
Le calcul suppose qu'on peut donner à chaque phase exactement le courant moyen. En pratique, on rééquilibre en déplaçant des charges monophasées discrètes d'une phase à l'autre — un branchement, un groupe d'abonnés. La granularité disponible ne tombe presque jamais pile sur la moyenne. Le gain réel sera inférieur à celui calculé, et l'écart dépend de la taille des charges qu'on peut effectivement déplacer.
Le pourcentage change avec le déséquilibre
Les 14,1 % et les 29 à 40 % de cet exemple sont propres au triplet 49/31/17 A. Changez ce triplet, et les pourcentages changent avec lui — parfois du simple au double. Un chiffre de gain lu sur une infographie ne se transpose pas tel quel à votre propre déséquilibre : il faut refaire le calcul avec vos courants mesurés.
La charge n'est pas localisée en un point
Le modèle R·(I₁²+I₂²+I₃²) suppose une résistance unique, comme si toute la charge était concentrée en un seul point du départ. Un départ BT réel distribue ses charges tout au long du câble. Rééquilibrer des charges réparties ne réduit pas les pertes exactement de la même façon qu'un modèle à charge unique — le calcul localisé reste un bon ordre de grandeur, pas une prédiction exacte.
Comment mesurer, sur le terrain
- ☐Utiliser une pince ampèremétrique à vraie valeur efficace (TRMS) — une pince à valeur moyenne redressée sous-estime un courant déformé par des charges non linéaires.
- ☐Relever les trois phases et le neutre, au même instant si possible, pour pouvoir comparer le In mesuré au In calculé par la formule.
- ☐Répéter la mesure à plusieurs moments de la journée — le déséquilibre d'un départ résidentiel n'est pas le même à midi et à vingt heures.
- ☐Ne pas se fier à un relevé unique pour décider d'un chantier de rééquilibrage : un déséquilibre ponctuel n'est pas un déséquilibre structurel.
Checklist synthétique
- ☐Mesurer I₁, I₂, I₃ et In en TRMS, à plusieurs moments de la journée
- ☐Calculer In par la formule et comparer au In mesuré — un écart important signale un cos φ différent d'une phase à l'autre
- ☐Identifier les charges déplaçables et leur granularité réelle avant de promettre un pourcentage de gain
- ☐Recalculer le gain attendu avec le déséquilibre réellement mesuré, pas avec un exemple de référence
- ☐Documenter la mesure avant et après, pour vérifier que le gain réel correspond à l'ordre de grandeur annoncé
Ce guide est un bonus de la série — un complément pédagogique qui ne compte pas parmi les quatorze articles, mais applique la même exigence : montrer le calcul plutôt que le résultat seul, et déclarer les hypothèses plutôt que les laisser implicites. À ne pas confondre avec les quatre fiches bonus incluses dans le livre imprimé.
Le sommaire complet de la série et le livre associé : L'Électricité Réelle — 26 vérités du réseau BT, HTA, HTB.
Docteur Ingénieur en Électricité
upskillinfo.com

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